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Un professeur de philosophie en croquenots,
une vraie sorcière, un corbeau missionnaire
et beaucoup de piquant !

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La ronce

Par delà les montagnes, dans le Haut-Livradois,
aux confins des vastes forêts hérissées de sapins,
demeure Stanislas, professeur de philosophie,
passionné de folklore et de légendes populaires,
écrivain et auteur de chroniques régionales. 
Sa plume fait bonne lecture dans le journal.
Nous sommes au début du dix-neuvième siècle
les lampes à carbure ont remplacé les becs de gaz
et les fiacres attelés courent encore les rues.
C'est dimanche, jour chômé, jour d'excursion.
Stanislas, besace à l'épaule, part à l'aventure
sans trop savoir ce qu'il va chercher,
mais il sait que, même s'il ne trouve rien,
il aura vu les champs couverts de boutons d'or, 
le héron cendré tournant aux abords de l'étang
et entendu le braiment hirsute de l'âne Douchka.
Aujourd'hui, Stanislas ira au bout de la forêt,
la grande, celle qui n'aboutit nulle part,
comme pour s'y perdre, juste par flânerie.
L'envie de rêver sans doute, de faire le vide,
de faire le plein de grand air à l'odeur de sève,
ou peut-être simplement le besoin d'être seul.
Mais Stanislas a le sens de l'orientation,
de plus, il connaît bien le coin, chaque colline
chaque gorge, chaque route de traverse.
Quittant le chemin aux doubles ornières
de roues de charrettes et autres tombereaux,
il s'enfonce dans le bois, sans but précis.
Au delà des fougères et des bosquets de genêts,
la broussaille envahit peu à peu la montagne.
Mûriers, buissons de houx et chardons acérés
l'obligent tantôt à revenir sur ses pas
pour les contourner sinon les enjamber.
Et ce, jusqu'au moment où, devant lui
un infranchissable mur de ronces
met fin à sa promenade dominicale.
Jamais un hallier ne fut autant épais !
constate-t-il en se grattant la tête.
Les branchages se noient dans le noir
à une dizaine de mètres à peine.
La ramure, tels mille doigts fourchus
entrave le passage de ses aiguillons acérés.
À cette vue, Stanislas, étonné, s'interroge
sur la taille de certaines épines qui, de fait,
sont presque aussi grandes que la main.
Hardiment, il entreprend de longer la lisière
afin de trouver un raccourci menant à la crête.
Il y a dans l'atmosphère une ambiance pesante.
Le croassement enroué d'un corbeau de passage
vient, à tire-d'aile, signer l'improbable tableau,
griffant à l'encre noire son fantasque paraphe.
Stanislas se souvient de ce vieux souterrain
qui reliait le bourg à l'ancien prieuré, tout là-haut.
Il y venait lorsqu'il était enfant, malgré les interdits.
Plus tard, au détour d'un épais taillis d'argousiers,
il retrouve enfin l'entrée qui, depuis son jeune âge,
a pratiquement disparu sous la mousse.
Dans le ciel azuré virevolte un corbeau
qui fait les cents tours tout autour.
Sa voix rauque a des accents sinistres,
comme s'il voulait prévenir d'un danger.
Au seuil des marches, il fouille dans sa sacoche,
en sort son inséparable lampe torche, l'allume
et se faufile tant bien que mal dans le goulet.
C'est un couloir voûté, étroit, qui n'en finit pas,
avec çà et là des trouées de lumière oblique.
Chaque bruit se répand en échos répétés :
la goutte qui tombe ou le caillou qui roule.
Priant pour que le tunnel ne s'éboule pas céans,
Stanislas assure le pas au clair de sa lampe,
ne se souvenant pas que ce couloir fut si long,
et, pressant l'allure, arrive au dernier palier.
À peine le temps de reprendre son souffle que,
à quelques dizaines de mètres derrière lui,
la voûte s'effondre dans un fracas de pierres,
rendant son retour délicat sinon impossible !
Stanislas découvre avec étonnement
une lande désolée, inculte, une jachère sèche
parsemée çà et là d'arbres morts.
Au milieu s'allonge une chaumière délabrée
qui semble abandonnée vu son piteux état.
Il s'approche lentement de la dite masure,
dont surgit, telle une vision d'un autre âge,
une vieille femme vêtue d'une robe noire.
Galoches aux pieds, capuchon pointu,
d'un geste rapide elle ajuste sa capeline
et vient à sa rencontre l'air plutôt bourru.
Stanislas, levant la main par convenance,
lui adresse de loin un timide bonjour.
- Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ?
lui demande-t-elle visiblement soucieuse.
- À cause des ronces, on ne peut traverser !
impossible d'atteindre l'autre versant !
bégaye-t-il, comme pris en défaut.
- Je suis passé par l'ancien souterrain,
reprend-il en pointant ses chausses du doigt.
- Oh ! s'écrie-t-elle, manifestement surprise.
- Y a-t-il quelque chose de mal à cela ?
répond-il les yeux dans les yeux.
S'ensuit un long silence interrompu au loin
par le cri d'un corbeau ou d'une corneille.
- Mon nom est Timoléone.
Telle que vous me voyez,
je suis ce qu'on appelle une sorcière...
Stanislas, embarrassé, reste sans voix.
- Voulez-vous entrer ? lance-t-elle
en désignant du menton la chaumine
et en le tirant par la manche,
- Je ne vois tellement personne 
que c'est pour moi grand plaisir
de vous inviter à boire un café,
relance-t-elle convaincante.
- Grand merci, mais mon souci à présent
est de savoir comment rentrer chez moi !
- Ne vous tracassez pas pour cela,
je vous ouvrirai le portail,
réplique-t-elle, légèrement amusée,
ou plutôt non ! Comme je vous vois méfiant,
je vous confierai un outil, hum, magique,
ajoute-t-elle en poussant la porte d'entrée.
- De quoi parlez-vous ? souffle Stanislas, troublé
- C'est un genre de clef, un sésame enchanté
qui ouvre toutes sortes de serrures, vous verrez.
Au coin du vieux poêle La Salamandre
siffle une bouilloire cabossée, hors d'âge.
Devant la cheminée, la grande table monastique
s'habille de deux candélabres baroques
dont les chandelles sont à moitié fondues.
Évitant les démonstrations trop évidentes,
telles que transformer l'invité en vilaine grenouille,
en guéridon ou en géranium de balcon,
Timoléone, cafetière à la main, lui racontera sa vie.
Gitane de naissance, une mère médium,
adepte du pendule et bouilleuse d'élixirs,
elle n'a de cesse d'inventer de nouveaux sortilèges.
Pendant que Timoléone s'efforce à le convaincre,
Stanislas, assis dans un vieux crapaud mordoré,
sirote un café qui a le goût du cacao.
Il écoute attentivement ce que raconte Timoléone
mais sans y croire vraiment.
Un fond de rationalité et de bon sens
persiste en lui, mais, ne jurant de rien,
reste ouvert aux autres façons de voir.
L'heure avance et Stanislas fait montre de partir.
- Il est temps de rentrer, dit-il en se levant.
Sur ce, l'air préoccupé, il enfile son pardessus 
et remercie chaudement Timoléone qui,
pendant ce temps, s'est approchée de lui.
- Voici l'outil, lui dit-elle dans un murmure
comme si il n'y avait que lui pour entendre.
- Oui ? Et qu'en ferais-je ? réplique-t-il
en tendant la main pour prendre l'instrument.
- Quand vous serez arrivé devant la muraille,
ne vous précipitez pas, agissez avec lenteur.
Comme vous voilà porteur de l'outil,
à votre venue, le passage s'ouvrira.
Ne craignez rien, vous verrez.
Vous pourrez tantôt rentrer chez vous.
Passé le mur, vous n'aurez qu'à le laisser 
quelque part sur une pierre, bien en vue.
Aussi, je vous demanderai expressément
de ne parler de moi à quiconque.
- Vous avez ma parole, dit-il en s'en allant.
Timoléone le regardera s'éloigner un peu
puis refermera la porte de sa maisonnette.
Chemin faisant, Stanislas s'interroge.
Il a du mal à croire ce qu'avance Timoléone.
Mais le fait est qu'il y a des choses troublantes.
Déjà : cette maison perdue au milieu de rien,
jamais Stanislas n'en a entendu parler auparavant.
Cette végétation irrationnelle sortie de nulle part
et surtout le souterrain qui aurait pu le tuer...
Plus loin, derrière les arbres écorchés
se dresse, telle une muraille de forteresse,
le redoutable et imposant mur de griffes.
Hésitant, l'instrument épineux en main,
Stanislas avance à pas ralentis quand soudain
retentit un vacarme effrayant de branches
qui cassent et de troncs qui craquent.
Pris de frayeur, Stanislas recule d'un coup,
manquant de s'affaler dans les robiniers.
À cet instant, devant ses yeux stupéfaits,
dans un absurde et prodigieux chaos,
les racines se déchirent, les branches se tordent
ouvrant ainsi un invraisemblable tunnel...
Voyant là son salut, Stanislas s'y engage
la tête dans les épaules et l'œil aux aguets.
Imaginez une galerie hérissée d'épines
dont les pointes scintillent à la lumière 
comme un millier de miroirs affûtés.
Arrivé de l'autre côté et comme convenu,
Stanislas dépose l'outil sur un rocher moussu.
Et l'œil hagard, s'en va, déconcerté,
étourdi comme après une mauvaise chute.
Puis, le silence retombe au cœur de la forêt.
Quelques minutes plus tard, après son départ,
un drôle de corbeau surgit, agrippe l'instrument
et s'envole au dessus les ronces.

Âme : plume de corbeau.
Fer magnétique.

 

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